Entre chair et pétale par Barbara Manzetti


Si tu aimes les voitures ça devrait le faire. Si tu aimes une voiture en particulier. Une marque. Un modèle. Une couleur. Les voyages à l’arrière quand tu ne conduis pas. Tu regardes les maisons défiler. Tu laisses des traces de doigt sur la vitre embuée. À la limite tu t’endors. Tu vois. J’y vais. J’y vais peut-être. C’est une révolution qui commence par les pieds. Par un mais. Mais moi. Moi je. Je vivais avec d’autres peurs. Plus enfouies. Que je ne voyais jamais. En vérité je me détournais. Des choses qui pesaient sur ma poitrine la nuit. Trois kilos deux-cent. Le poids d’un chat. D’une chouette. Deux kilos cinq-cent. Ou un autre animal nocturne venu se poser. Avec les yeux ouverts. Il dit : Sers-toi de ton gésier. Pour broyer ces cailloux. Toi. Toi tu. Tu renverses la grande boite de constructions sur le tapis jaune. Tu as fermé la porte de ta chambre. Avec le bruit que ça fait. Il y a des pièces de toutes les couleurs. Les rouges souvent pour le toit. Les jaunes les blanches les bleues pour les murs. Les vertes pour les palissades dehors. Dehors. Ma ville qui est un assemblage de pavés irréguliers. Un pays. Un paysage. Ou une inversion de celui-ci. La fin de ce paysage. Il dit : Je me réveille et je le sens. Je sens la pente s’accentuer. Je me sens glisser. Vers le bas. Ça y est. Je glisse. Je descends. Le monde n’a pas de poignées. Pas de rambarde. Il n’y a plus personne dedans. Tous enfermés dans une autre grande boite. Avec les Playmobils tout en haut de l’étagère. Je prends le tabouret et je fais l’inventaire. Corps bleus verts jaune blancs. Vêtements intégrés. Chevelures amovibles. Châtain blond brun noir. Avec frange. Sans frange. Avec ou sans seins. Jupe ou jambes. Les mains en pince. Pour attraper toutes sortes de bâtons. D’armes. D’ustensiles. D’ombrelles. Ils ne sentent pas. Ils sont anonymes. Pas la moindre odeur. Je regarde ce que je ne peux pas soulever. Je voudrais soulever. Me glisser en dessous. Éprouver le poids. D’une maison. Plusieurs étages. Et toi. Qu’est-ce que tu en penses ? Je pense que ce rose entre chair et pétale est celui de mon ancienne école. Que ces espaces sont des appuis. Je pose mes mains ici. Là. En poussant sur les paumes ouvertes je me soulève. Je reviens. Je revis. Je ressuscite. Rescapée. Tiens. Qu’est-ce que j’ai dans la bouche ? Des divisions. Des soustractions. Profite de ce que tu as maintenant. La maison. La table. L’ordinateur. Les idées. L’énergie. Le bonheur de faire ton travail. Mais c’était du préfabriqué. Ça devait servir pendant cinq ans. Le temps de construire la vraie école. Celle en dur. Ils ont avalé des grenailles de plomb. Et ils n’ont pas refait les trottoirs depuis. Tripoli. Misrata. Quelqu’un qui se racle la gorge dans la salle de bain. On en profite bien. Le nez à plat sur l’oreiller. Puis on attend. Ce n’est pas seulement le tremblement. La secousse. C’est le son que ça fait. Brou a a a a a . Imagine-nous balayés. Mais je ne parlais pas de fantômes. Je parlais de la chair. Avec plein de gens dedans qui se raclaient la gorge dans des salles de bains avec ou sans fenêtre. Ces personnes qu’on a aimées jusqu’au crachat. Jusqu’aux résidus et pour l’éternité qui est un instant. Ou d’autres éternités. C’est comme tu veux. Des fois c’est en restant couchés qu’on avance le mieux. Aussi cette chambre vide pourrait servir. Pour la restitution de ces corps. Par la bouche. Deux Tornado de la Royal Air Force. Enroulés dans une bâche bleue. Couverts par un drap rose. Plusieurs couvertures jaune moutarde. Des couvertures toute neuves. Le bord est doré. Ça sent le piège. Il n’y en a pas assez. Pour la restitution. C’est une chambre. Ce que nous pensons aujourd’hui. Ce que nous faisons de ce que nous pensons. Ce que nous disons de ce que nous voyons. La plupart des choses qui sortent de nous nécessitent une séance de nettoyage. Rouleaux. Lingettes imbibées. Distributeurs de savons. Robinets. Puis nous séchons comme des fleurs coupées. Attends. Fais une pause. Laisse remonter les paroles. Nous ne sommes pas des maisons. Nous sommes des habitants. Il nous faut habiter. Entrer. Sortir. Il nous faut partir. Revenir. Nous partons de nous mêmes. Nous n’y retournons plus. Est-ce que j’ai changé ? C’est le problème du balcon lorsqu’il est dans le corps de l’immeuble. Tu n’as plus la lumière directe tu vois. Le reflet du ciel sur la vitre. Le reflet d’une autre vitre dans la tienne. La fin de quelque chose on ne sait pas comment c’est. Comment ça se finit. Quoi dire. La dernière chose importante qu’on se dit. Je n’ai rien contourné. J’ai franchi. Il ne faut pas croire. C’est un endroit de femmes ici. Le corps est par nature fendu. Deux ans pour faire le deuil d’une seule personne. Sommairement. Minute de silence après minute de silence. En entreprise. Au parlement. À la télévision. Une année sabbatique. Gueule fermée. Revenez. Une minute ce n’est pas assez. Et je ne me suis jamais autant lavé les mains. Je me roulais dans une terre rouge tous les soirs quand son coeur s’est arrêté. Il a dit : Je n’ai plus peur maintenant que je sais comment c’est. Je suis tranquille. Tu parles. Il est devenu fou. Il a aperçu une plage où tout allait magnifiquement bien. Mon frère était avec lui. Mon frère qui ne sourit jamais lui souriait. Puis ils l’ont ramené. Il est revenu dans une douleur qui lui semblait insurmontable. On peut être plus forts que tout. Tout un ensemble. Une architecture d’absents qui sentent encore la poussière. La confiture de coings. Le cacao. La cigarette. La mort. Le biscuit. Je veux. Sans histoire. Je veux l’infini. Une émotion tiède. Qui est déjà gelée quand tu tentes de la saisir. Les draps gras. Tu dors nu dans ses restes et les miettes te piquent les cuisses. Les reins. Où es tu? Ce monde a-t-il définitivement disparu? Il dit que c’est fort. Mais moi je vois encore toute cette lumière. Mais moi je vois encore toute cette eau. Mais moi je touche encore et je parle encore et j’entends encore et j’embrasse encore et je voyage encore et je mange encore et j’appelle encore et j’attends encore et je change encore et mon corps est chaud le matin et le soir. Parfois une douche. Un café. Ça aide.

Une performance en forme de livre, mars 2011, Les Laboratoires d’Aubervilliers


Texte publié dans le Journal des Laboratoires (flyer), mai-juin 2011