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« Conter par les racines »
Tisser des récits à partir des remèdes de maux d’hivers
Projet de résidence de Tiphaine Calmettes


Tiphaine Calmettes s'empare des fictions « qui façonnent notre rapport au territoire ». Après s'être intéressée à l’architecture et à l’environnement, puis à la nourriture et au soin, sa recherche s’est récemment orientée vers les plantes pionnières, afin de questionner à la fois leurs propriétés et leur présence dans notre monde urbain. Les pratiques de la sculpture, de l’installation et de l’écriture caractérisent ses travaux au sein desquels elle s’attache à développer une forme de vie et d’organicité. Évolutives, les formes ouvrent alors des devenirs potentiels.

Les Laboratoires d’Aubervilliers, via La Semeuse, invitent Tiphaine Calmettes à rencontrer un groupe de femmes autour des pratiques de soin liées aux plantes et aux savoir-faire médicinaux. L’artiste propose de créer un lieu de rencontres et d'échanges autour des savoirs de chacune tout en constituant un atelier d’écriture. Entre fiction et réalité, les séances d’écriture partagée participeront à la réalisation d’un conte qui revisitera les mémoires et expériences de chacune des participantes. Une lecture dans le jardin de La Semeuse sera, au terme de cette année, effectuée afin que le conte se transforme en postures, geste et paroles. L’artiste s'attachera à travailler sur la relation de la combinaison des trois éléments du corps afin que cela relèvent autant de pratiques magiques que de l'art du conte. Tiphaine Calmettes cherche à remettre en avant la sensibilité d’une expérience partagée, en créant des récits ouverts comme des possibles à imaginer ensemble afin de faire émerger à nouveau du sens là où il nous semble l’avoir perdu.

Par ailleurs, Tiphaine Calmettes, Alban et François du collectif liquide test press formaliseront leur recherches autour de la relation de la terre et du pain par la fabrication d'un mobilier/four à pain en terre crue dans le jardin de La Semeuse aux Laboratoires d'Aubervilliers. Ce processus de travail se fera en lien avec un les étudiants du DSA alternatives urbaines qui accompagnerons la réalisation du four pendant un workshop d’une semaine. Travaillant beaucoup sur la question du réemploi et aussi du matérieu terre et paille avec lequel l'artiste réalisera le four, cette sculpture sera aussi un mobilier, évolutif en fonction d’une programmation d’ateliers et de rencontres. Il s’agit de travailler simultanément sur le faire et le savoir dans une démarche collective et de soin/hospitalité. Les dates de ce workshop seront communiquées ultérieurement.





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Tiphaine Calmettes
Note d’intention / La Genèse

Je travaille à habiter et à aviver les fictions qui façonnent notre rapport au territoire. A travers la pratique de la sculpture, de l’installation, de l’écrit et de la performance, je cherche une mise en mouvement aussi bien des formes que du texte. Une manière d’envisager le processus de production comme un organisme vivant en relation directe avec les espaces qui l’accueille, les êtres qui le rencontre et vice-versa. Je me suis tout d’abord attachée à développer une forme de vie et d’organicité dans mes travaux. Mon intérêt s’est ensuite étendu à l’animation des artefacts aussi bien dans leurs relations aux usages qu’à leur milieu. C’est-à-dire, la manière dont la production d’objets et d’architectures sont animés à la fois par les espèces vivantes ou les énergies qui les habitent, ainsi que par les interactions physiques ou psychiques qu’elles entretiennent avec ce qui les entourent.
Dans mes propositions, ces objets deviennent alors des outils ou des dispositifs qui s’activent par le biais de repas, de discussions, de performances ou d’autres usages. Par l’analyse de nos modes alimentaires, je revisite des récits anciens. Je puise à la source, ravive nos mémoires enfouies. A la manière des conteuses, je réinvestis des pratiques collectives et rites ancestraux. Nos besoins alimentaires sont les premiers piliers de notre interdépendance aux autres espèces et aux milieux dans lesquels nous évoluons. On considère aussi que ce besoin a poussé l’homme à s’organiser en société, à créer des outils et à modifier le paysage (céramique ancestrale, agriculture, etc.). Le moment du repas est ainsi considéré en Occident comme un moment particulier de rassemblement et de convivialité. Emanuele Coccia considère l’alimentation comme un fait politique interspécifique où des corps migrent sans cesse vers d’autres, mettant ainsi en avant le fait qu’aucune espèce ne peut se limiter à son propre corps {1}. S’alimenter serait donc l’expérience d’entremêlement la plus directe et bien que nous nous soyons munie d’outils pour cuisiner et manger, cet acte franchit les barrières du corps, fusionnant ainsi les mondes et les êtres. A partir de ce constat il est aisé de rapprocher les notions de commensalité et de commensalisme, le premier désignant les compagnons de tables et le deuxième un principe de symbiose touchant ainsi les questions propres au(x) commun(s). J’entends par là une manière de faire communauté au-delà d’une organisation humaine, de la manière dont les « commons entretiennent des liens symbiotiques et mutuellement constitutifs avec leurs territoires ancestraux. » {2}

De plus, l’espace sensible présent dans les relations humaines, l’ambiance et l’atmosphère qui habitent les lieux et les énergies telluriques qui parcourent le globe terrestre sont autant de formes d’animations invisibles qu’il m’intéresse de convoquer au regard du développement de nos perceptions et sensations. Ces considérations nous amènent à développer une attention du soin, à soi comme à ce qui nous entoure, et nous invite à envisager d’autres formes de relations, comme celle de renouer avec notre « être » terrestre.

Je souhaite aborder par ces biais les différents modes relationnels de l’homme à l’ensemble des vivants comme aux non vivants, mais aussi ce que cela implique également entre eux. Par leur nature et ce qui les composent les formes sont vecteurs de sens, demandent un soin particulier, une position du corps, procurent des sensations, etc. Les objets se placent souvent entre le corps et son environnement, afin de s’en protéger, d’élargir les possibilités de ce dernier ou prenant le rôle de médiateur avec les forces intangibles (comme dans le cas des objets magiques). Qu’est-ce que les objets nous disent de notre manière de nous relationner au monde et de quelle manière pouvons-nous revisiter et réinvestir leurs usages ?
C’est dans leur partage que mes récits prennent tout leur sens et c’est pourquoi l’activation des objets sous forme performative prend une place de plus en plus importante dans mon travail. Dans cette perspective, le rituel vient questionner les postures, gestes et paroles en leur prêtant une valeur symbolique souvent liée à des formes intangibles. La cérémonie y ajoute une dimension théâtralisée et collective qu’il m’intéresse d’explorer dans la possibilité qu’elle offre de réinventer des pratiques aujourd’hui socialement normalisées. Je cherche par là à remettre en avant la sensibilité d’une expérience partagée, en créant des récits ouverts comme des possibles à imaginer ensemble afin de faire émerger à nouveau du sens, de l’intelligence spontanée, de l’intuition, et de l’animalité.

Eléments clés de mon travail

L’esprit de Correspondances et danse de l’animé a une influence sur tous les domaines de la société. Il se construit comme un organisme vivant autour des makers (ceux qui font) et à travers l’expérimentation, l’interrogation et la dérive des histoires contemporaines dans un projet de vie humaine. Explorer l’esprit d’une communauté, d’une pratique et envisager l’activité des artistes, artisans ou habitants comme un art de vivre; permet d’ouvrir les recherches à tous les champs de la création : l’objet, le mobilier, l’architecture, l’art et le design, etc.

Que ce soit avec Paris Habitat, à La Borne, aux Laboratoires d’Aubervilliers, l’approche sociologique, écologique et culturelle des pratiques artisanales englobe à la fois la densité du tissu artisanal local indispensable à l’activité et les techniques du « faire » qui en découlent (transformation de la terre en argile, jardinage, cuisine, rituel de soin, etc.). Vie quotidienne et métier se confondent et l’esprit de Correspondances et danse de l’animé peut s’apprécier comme une véritable école, où l’on crée et où l’on expérimente ensemble. La force de Correspondances et danse de l’animé c’est d’avoir comblé l’écart entre la pratique et la théorie. Ainsi, la communauté des makers envisage une philosophie de vie qui engage l’avenir, et par laquelle passent des dizaines d’anonymes qui ont tout autant leur place dans Correspondances et danse de l’animé que les artistes, les artisans et collaborateurs qui m’accompagnent dans cette histoire artisanale et artistique commune.

Le rituel
Le rituel est autant une pratique réglée, une manière habituelle de faire qu’un ensemble de geste abstrait dont l’adresse est invisible, intangible voire mystique. C’est une forme en correspondance en lien avec une communauté ou en réponse à un besoin personnel. C’est un ensemble d’action symbolique en interaction avec une forme absente.
La cérémonie
La cérémonie est la forme théâtralisée du rituel. Cette pratique a une dimension plus officielle et solennelle, peut-être davantage comme quelque chose qui se doit d’être vu que comme une pratique qui se vaut en elle-même pour celui ou celle qui la pratique. Dans certains cas, comme celui du banquet et des festins cérémoniels datant de la Tène moyenne, la cérémonie peut prendre la forme d’une fête jouant ainsi un rôle fédérateur, permettant la communion de communautés voisines ou hostiles.

La satisfaction du travail accompli
L’idée de pouvoir peut prendre forme dans la réappropriation des besoins qui parcourent notre vie. Si l’on mesure le temps de la l’accélérationnisme actuel. L’humain a besoin d’une forme d’accomplissement à l’échelle de sa vie et à l’heure où ses besoins primordiaux lui échappent, à quoi peut-on mesurer l’impact de nos actions ou simplement de notre existence ?
 La production de forme vient alors pointer la maîtrise et la réalisation matérielle d’une idée. C’est la formalisation d’un processus de pensées et de gestes, gratifiant l’auteur comme créateur détenant un potentiel pouvoir d’action sur sa vie et celle des autres.

Faire
Mettre en jeu son corps à la mesure de ses énoncés. Se confronter personnellement aux forces en présence, entrer en dialogues en unissant ses forces, en acceptant de se confronter à une altérité dans un engagement réciproque.

Habiter
C’est être en présence, traverser et se laisser traverser. On ne peut habiter qu’humblement, car ce n’est pas une occupation mais bien étant partagée avec son environnement.

 

 

 

ARF

1/- Emanuele Coccia, « Alimentation, réincarnation et politique
 », conférence du 10 Août 2018, tenue au banquet d'été de Dans la confusion des temps, Lagrasse (Région Occitane) du 4 au 10 août 2018

2/- Serge Gutwirth and Isabelle Stengers, « Le droit à l'épreuve de la résurgence des commons » in Revue Juridique de l'Environnement, n°2016/2 (2016), p. 306-343