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Quelles autonomies ?
Séminaire accompagné d'ateliers de Pratiques de soins et Collectifs
sur une proposition de Josep Rafanell i Orra

Se désintégrer. Ou les fabriques de la commune.


                       

                                              Et ce sont justement les plus solitaires
                                              qui ont la plus grande part à la
                                              communauté.
                                              Rainer Maria Rilke,
                                              Notes sur la mélodie des choses, 1898
   

Dans une conférence en 1967 à Tunis, intitulée Des espaces autres. Hétérotopies, Michel Foucault tenait en introduction ce propos quelque peu énigmatique : « Peut-être pourrait-on dire que certains des conflits idéologiques qui animent les polémiques d'aujourd'hui se déroulent entre les pieux descendants du temps et les habitants acharnés de l'espace ».

Nous suivrons alors la proposition de Foucault lorsqu'il suggérait, il y a déjà 50 ans, qu'un des traits de notre contemporanéité est la mise en réseau de l'espace. « Nous sommes à un moment où le monde s'éprouve, je crois, moins comme une grande vie qui se développerait à travers le temps que comme un réseau qui relie des points et qui entrecroise son écheveau ». L'espace est dorénavant conçu comme une relation d'emplacements entre tous les êtres, les humains et les choses. Il nous faudra alors faire la différence entre occuper l'espace et habiter des lieux. Tim Ingold :
« L'habitation ne signifie pas (...) le fait d'occuper un lieu dans un monde prédéfini pour que les populations qui arrivent puissent y résider. L'habitant est plutôt quelqu'un qui, de l'intérieur, participe au monde en train de se faire et qui, en traçant un chemin de vie, contribue à son tissage et à son maillage » _ Tim Ingold, Une brève histoire des lignes, 2011.
On peut entendre l'adjectif « acharnés » comme cette avide compulsion à
« occuper » l'espace. Mais qu'en est-il de l'adjectif pieux accolé aux
« descendants » du temps ? Peut-être qu'en avançant nous trouverons à penser nos manières d'affecter le temps.

Que pourrait vouloir dire aujourd'hui habiter le temps ? S'il nous faut mettre en contraste l'espace de l'administration des populations et les lieux de l'affirmation des formes de vie de la communauté, alors les lieux supposent aussi une irréductible pluralité du temps : des temps relatifs aux relations entre les êtres. Nous tenterons de mettre à l'épreuve la question suivante : qu'il s'agit, contre le temps furieusement accéléré de l'économie, de porter notre attention à l'expérience des temps « autres » de nos attachements. Et que ceux-ci peuvent devenir ingouvernables, le terreau de nouvelles insubordinations. Quelque part.

C'est dans la continuité du séminaire des années précédentes que nous poursuivrons l'exploration des manières de nous lier. Si prendre soin, comme nous le proposons, n'est rien d'autre qu'une communisation de l'expérience, c'est que le soin porté aux relations entre les êtres coïncide avec l'attention portée aux lieux où celles-ci trouvent à se déployer. Prendre soin n'est rien d'autre que des manières de faire sécession et, dans le même mouvement, l'affirmation des formes de vie. Appelons cela l'instauration des fabriques de la commune.

Il ne s'agit pas de convoquer révérencieusement le commun, introuvable dans sa généralité, ni l'abstraction d'un bien commun subordonné à l'intégration de tous les êtres dans l'espace social gouverné de l'économie. Mais d'œuvrer à l'émergence de situations dans lesquelles la rencontre entre des expériences singulières devient à nouveau possible. Il n'y a pas de monde commun qui précède aux formes de communisation. On pourrait dire aussi qu'il s'agit d'être attentifs aux formes de sécession du monde total intégré pour que puissent advenir les mondes fragmentaires de la communauté, la possibilité de nouvelles associations. Prendre soin, c'est un parti pris pour lutter contre la négligence à l'égard des ébauches d'existence de la communauté.

Rien n'est politique, tout est politisable, disait Michel Foucault. La politique ne surgit-elle pas lorsque l'existence de mondes singuliers s'affirme contre ceux qui en dénient la possibilité ? On est là face à une nouvelle entente de l’autonomie politique, affirmation des formes de vie qui affrontent la négation de leur possibilité. Mais l'autonomie passera alors par l'instauration de nouvelles codéterminations, des nouvelles dépendances entre des manières d'être. L'autonomie est ce qui fait qu'une existence détermine d'autres existences, et qu'elle est déterminée par celles-ci dans le même mouvement. Une réappropriation. Comme nous l'indique David Lapoujade, et ce n'est là qu'un apparent paradoxe, « (...) approprier, c'est donner une autonomie à ce qui n'existe pas par soi et qui, compte tenu de son inachèvement constitutif, à besoin d'un autre pour exister davantage ou autrement » _ D. Lapoujade, Les existences moindres, 2017. On n'existe que de faire exister d'autres êtres.

Depuis deux ans nous avons proposé des rencontres avec des personnes et des collectifs engagés dans des expérimentations singulières de relations entre des êtres, humains et non-humains, qui portent une attention particulière à la recomposition des milieux dans lesquels ces relations parviennent à s'instaurer.

Mais la reconfiguration de l'expérience se confronte inévitablement à la question de l'institution. Il ne suffit pas d'ignorer les institutions pour se défaire de leurs effets. Comment faire exister de nouvelles formes de subjectivation de ce qu'on appelle la folie ou la maladie, en faisant abstraction des institutions psychiatriques ou médicales qui pendant des siècles ont vectorisé leurs modes d'existence ? Comment expérimenter des pratiques de réappropriation de lieux dans la métropole sans se confronter à la valorisation économique de l'espace par les institutions de
gouvernance ? Comment pratiquer l'hospitalité de l'étranger, et accueillir l'étrangeté de ses mondes, sans questionner le monde dans lequel nous habitons et les institutions qui transforment l'hospitalité en hospitalisme ?

Cette année nous mettrons à l'ordre du jour ce que l'on peut entendre par des « pratiques d'autonomie collectives » en considérant que celles-ci ne peuvent pas échapper, dans leur refus constitutif d'un certain monde, aux attachements qui permettent de faire exister des formes de vie collectives. Et si l'autonomie n'était rien d'autre que l'invention de nouvelles hétéronomies ?

C'est ainsi que nous allons évoquer les héritages des luttes et des pratiques d'autonomie qui sous-tendent ce que provisoirement nous appellerons des formes de désintégration : des modes pluriels de sécession, comme autant de processus ouvrant des voies vers de nouvelles manières d'habiter le monde. Il ne s'agit pas de proposer un programme politique mais de partage de moments de création d'un plan de composition (parmi d'autres plans) qui contribue à faire obstacle au monde « tel qu'il est » qui est aussi celui, En marche, qui « devrait être » pour ceux qui prétendent nous gouverner. Ou de nous engager dans des mondes à faire.

 

Les dates prévues pour les rencontres du séminaire, dont nous annoncerons le contenu ultérieurement, sont les suivantes : les jeudis 26 octobre, 23 novembre, 21décembre 2016, puis les jeudis 25 janvier, 22 février, 29 mars, 26 avril et 31 mai 2017.

Par ailleurs, cette troisième saison de rencontres sera scandée par des ateliers concernant les mondes de la psychiatrie, de l'enfance, de ce qui fait lieu dans l'espace de la métropole depuis les perspectives multiples des cohabitations entre les humains et les non-humains. Avec ces ateliers, constituant un travail d'enquête politique, nous voudrions contribuer à une intensification de la singularité des pratiques, à des processus de liaison et d'influence mutuelle entre celles-ci.

 

Les rencontres du séminaire Pratiques de soin et Collectifs auront donc
lieu les derniers jeudis du mois aux Laboratoires d'Aubervilliers,
à partir de 19h :


Jeudi 26 octobre 2017 :
Rencontre autour de la mise en place des différents ateliers dont les dates seront décidées à fur et à mesure en fonction des possibilités des uns et des autres.

Jeudi 23 novembre 2017 :
Qu'en est-il des formes de transmission de l'expérience psychoactive, de la résistance face aux institutions ?
Alessandro Stella, ancien membre de Potere operaio, puis de l'Autonomie ouvrière, directeur de recherche en anthropologie historique au CNRS et enseignant à l'EHESS, interviendra sur les drogues, sur les paradoxes de l'injonction à l'autonomie individuelle contre la dépendance, dans un contexte de criminalisation et de psychopathologisation par les institutions médicales, psychiatriques, policières et judiciaires.

Jeudi 21 décembre 2017 :
Sébastien Thiéry, politologue, enseignant à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Paris Malaquais, coordinateur des actions du PEROU (Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines), évoquera les modes de vie indisciplinés dans l'espace métropolitain, l'émergence de formes d'hospitalité malgré une administration de l'espace public qui en dénie la possibilité.

Jeudi 25 janvier 2018 :
Gabrielle et Thomas, infirmière et psychologue, du Collectif de soins intercommunaux, dans la suite de leur intervention de la saison précédente, nous feront partager leurs initiatives pour introduire des pratiques de soin autonomes dans des milieux hostiles, dans des contextes de violences policières, mais aussi dans celui de l'administration du soin et de la précarisation de ses dispositifs. Des expériences d'autogestion en Grèce seront évoquées.

Jeudi 22 février 2018 :
Comment faire émerger des milieux, y compris à l'école, en traçant les ébauches d'une pensée écologique de l’enfance, d’un réenchantement des objets techniques, d'une exploration sensible du transindividuel du collectif face aux ravages de la rationalité capitaliste ?
Fanny Béguery et Adrien Malcor, artistes plasticiens, nous parleront de leur expérience de création artistique, avec des enfants, dans plusieurs écoles dans la vallée de la Dordogne.

Jeudi 29 mars 2018 :
Jérôme Baschet, historien médiéviste, enseignant en disponibilité à l'EHESS et à l'Universidad Autonóma du Chiapas au Mexique, engagé dans l'expérience zapatiste depuis plus de 20 ans, nous fera part de sa recherche sur les généalogies de la notion de personne en Occident, mais aussi sur des expériences d'autonomie politique appartenant à d'autres mondes. C'est la question de la pluralité des mondes contre l'uniformisation capitaliste qui est au cœur de ses réflexions.

Jeudi 26 avril 2018 :
Marcello Tarí, écrivain, chercheur indépendant, spécialisé dans l'histoire de l'Italie des années 1970, ayant participé aux expériences insurrectionnelles de l'autonomie italienne, nous proposera une réflexion sur un communisme sans sujet politique, sur les altérations des formes de vie qui sont au cœur d'une politique des autonomies comme insubordinations multiples au regard des figures de l'économie politique qui structurent la métropole.

Jeudi 31 mai 2018 :
Alexis Zimmer, biologiste et philosophe de formation, enseignant à la faculté de sciences politiques de Paris VIII, partagera avec nous ses recherches sur les transformations conjointes des corps et des environnements, la production des discours savants orientant les expériences les plus ordinaires dans les milieux dévastés par l'industrialisation et ses dispositifs techniques. « Qu'est-ce que vivre dans les ruines ? » est l'une des questions que ses recherches nous invitent à explorer.





Caterina Rafanell, Ville fantôme, 2017 _ plaque de cuivre gravée, travaillée