•  

    Lundi 10 décembre, à 20h

     

    Cette séance est proposée par Raquel Schefer, réalisatrice et chercheuse. Elle proposera une discussion autour de l'oeuvre de Robert Kramer avec le film Ice.

     

    kramer
    Robert Kramer, D.R.

     

    L’à-venir
    présentation par Raquel Schefer

    Le cinéma de Robert Kramer se fonde sur une juxtaposition permanente entre le politique et la subjectivité. Dans une des séquences d’« Ice » (1969), le deuxième long-métrage du cinéaste, Tom Griffin, figure fragile sur le fond d’un paysage neigé, s’interroge : « et si tes idées n’étaient pas tes idées, mais une partie du mouvement des choses ? ». Ce questionnement autour du rapport entre la subjectivité et le politique, inséparable d’une conception de la révolution en tant que processus de subjectivation, voire d’invention de nouvelles possibilités de vie, trouve son expression formelle dans la logique du champ / contre-champ et dans les altérations des plans subjectifs qui structurent la séquence et qui font obstacle à l’identification de l’interlocuteur de Griffin. Le corps de l’acteur s’expose au dispositif cinématographique, donc à l’histoire, pendant que le dégèle se devine déjà dans le paysage. « Je pense que c’est juste une question de temps. Je pense que le printemps sera génial », affirme Paul McIsaac, le futur Doc, dans la séquence finale du film. Le film se déploie alors vers un temps incertain et imprévisible, un « à-venir ».

    « Ice », considéré par Jonas Mekas comme « le film narratif américain le plus original et le plus important de la seconde moitié des années 60 », retrace l’histoire d’un groupe militant d’extrême gauche de New York, dans l’Amérique du COINTELPRO (Counter Intelligence Program, programme de contre-espionnage du FBI), dans un contexte de radicalisation de la lutte politique, avec l’apparition de mouvements comme The Weatherman, et d’une guerre imaginaire avec le Mexique.

    La mise en scène d’« Ice », qui reprend quelques unes des formes stylistiques du New American Cinema et du Direct Cinema, parmi lesquelles l’adoption du plan séquence, les changements de focale et l’anti-naturalisme, questionne le cinéma militant, présent comme élément métanarratif dans le cadre d’une dialectique entre le film à venir et le film-objet. En situant l’action dans un futur proche, Kramer joue avec une situation réelle représentée autant qu’imaginaire. Le film se fait anticipation et récit proléptique - « Il faut nier le présent en toutes ses formes et construire le futur » - et la frontière entre le documentaire et la fiction se trouve définitivement rompue dans l’œuvre du cinéaste.

    « Ice » a été produit par le collectif Newsreel (« Actualités »), une coopérative de production et de diffusion du cinéma militant, fondée à New York en 1967 par Kramer, Allan Siegel et John Douglas, co-réalisateur de « Milestones » (1975), entre autres. Le collectif produira des films sur les mouvements politiques nord-américains des années 60 et 70, documentant la Marche vers le Pentagone de 1967, l’occupation de l’Université de Columbia en 1968, les manifestations lors de la Convention démocrate de Chicago, aussi en 1968, et réalisant « The People’s War » au Viêt Nam du Nord (1969). « Ice » est structuré par l'intercalation des séquences d’intrigue narrative et des fragments de films militants, des séquences de montage didactiques, avec des textes se superposant aux images, qui renvoient à l’activité du collectif Newsreel et au premier film de Kramer, « FALN » (1965), dont toutes les images provenaient des reportages tournés par les Forces Armées de Libération Nationale du Venezuela. Toutefois, le cinéma militant, même s’il est présent comme élément métanarratif et autoréflexif, est questionné et surmonté formellement par le film.

    L’œuvre de Kramer s’inscrira toujours dans un tissu intertextuel et intratextuel. Ainsi, « Milestones » est le portrait de la génération d’« Ice » dix ans après, derrière l’effilochement de la New Left, tandis que certains décors et personnages réapparaissent dans ce film; la séquence de la Queensboro Bridge est resemantisée dans « Scenes from the Class Struggle in Portugal » (1977) et Paul McIsaac deviendra une figure centrale dans la filmographie du cinéaste... D’ailleurs, la présence de Kramer comme l’un des protagonistes d’« Ice » préfigure le tournant autoréférentiel de l’oeuvre de l’un des plus grands réalisateurs du XXe siècle, le réalisateur de « Route 1 » (1989) et de « Berlin 10/90 » (1991).

    En 1998, un an avant sa mort, Kramer affirmera dans un entretien à Olivier Joyard et Thierry Lounas, publié aux Cahiers du Cinéma :Je ne pense pas en termes de cinéma lorsque je m’intéresse à un groupe ou à un mouvement. Je pense en termes de confrontation personnelle, c’est-à-dire subjective, à des événements. Le cinéma vient après.

    1969 - États-Unis - 128 mn / Réalisation & scénario: Robert Kramer / Caméra: Robert Machover / Son: Norman Fruchter / Montage: Robert Machover et Norman Fruchter / Production: David C. STone / Avec: Tom Griffin, Paul McIsaac, Robert Kramer, Howard Loeb Babeuf...

     

    Film projeté:
    Ice de Robert Kramer, 1969, USA, 130min

    ---
    Entrée libre

    Accueil du public dès 19h30, bar et restauration légère.