• Séance programmée et animée par Carlos Sémédo, responsable du service de la vie associative et des relations internationales d'Aubervilliers.

    Aubervilliers
     (Éli Lotar, France, 1945, 24 min.)
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    Témoignage de Denise Izzi (Éric Garreau, France, 2006, 6 min.)
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    Occupation (John Menick, France, 2005, 20 min.)
     

    Ce film a bénéficié de l’Aide au film court, dispositif de soutien du Département de la Seine-Saint-Denis.

     

     

    Insurrection par l'image, par Mathieu Lericq

       

     

    Si le terme insurrection désigne un soulèvement contre un système établi devenu révoltant, le film d’Éli Lotar intitulé Aubervilliers pourrait être défini comme insurrectionnel. Tourné dans les quartiers pauvres de la cité ouvrière éponyme à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, ce film avait été commandité par la municipalité communiste pour montrer l'état de délabrement dans lequel se trouvait la ville à la suite de la politique menée par la précédente équipe municipale dirigée par le pétainiste Pierre Laval. Il dresse le portrait de familles en grande détresse, contraintes de vivre et de travailler dans des conditions insalubres. À l’instar des chansons composées par Joseph Kosma et écrites par Jacques Prévert, le film rend hommage aux “gentils enfants d’Aubervilliers” qui survivent dans ce monde hostile.
    « Partout sur les quais, dans les fabriques et les magasins généraux, le labeur de l’homme se poursuit tandis que monte dans le ciel irrémédiablement la sombre fumée des usines où l’on brûle les ordures et les chevaux morts de la ville de Paris » affirme le commentaire en voix-off. La ville d’Aubervilliers est montrée comme le négatif de la capitale au-dessus duquel plane le fantôme de la guerre, le négatif délaissé et délabré des cartes postales vendus par milliers aux touristes de Paris. Il décrit le hors-champ de la reconstruction de la France d’après-guerre.
    De plus, Aubervilliers est le récit des populations marginales devenues centrales le temps d’un film. La marginalité ici révélée comme une part constitutive de la collectivité, l’ombre dissimulée d’un tableau triomphal. Mais cette perspective sociale ne rend pas le film complaisant. Car l’insurrection est sans cesse traversée d’ironie, à l’image du vieil homme que l’on exproprie pour agrandir le cimetière. Les chansons, omniprésentes tout au long du film, participent de l’ironie tragique de l’œuvre. Bien que commandité par la ville, Aubervilliers a fait l'objet d'un refus de Visa d'exploitation à sa sortie.
    Éli Lotar, fils de Tudor Arghézi, grand poète roumain, avait passé toute sa jeunesse en Roumanie, avant de venir s’installer en France en 1924. D’abord photographe, il travaille avec Germaine Krull et André Kertesz. Devenu directeur de la photographie pour le cinéma, il collabore avec Joris Ivens et Luis Bunuel. Aubervilliers, réalisé à la fin de sa vie en 1945, est sa seule œuvre en tant que cinéaste.
    Pour mettre le film en perspective, seront projetés un entretien réalisé par Eric Garreau avec Denise Izzi, l'une des protagonistes du film d'Éli Lotar, ainsi que le court-métrage Occupation de John Menick, réalisé par l'artiste américain lors de sa résidence aux Laboratoires d'Aubervilliers en 2006, qui rend hommage au film Aubervilliers.

    Malik, Sénégalais sans domicile fixe, vit dans une voiture à Aubervilliers et réalise lui-même des cartes postales de la ville qu’il vend pour survivre. Loin du pittoresque et de l’aimable, ses images immortalisent espaces périphériques et désaffectés qu’il traque au gré d’explorations nocturnes. Occupation suit une journée et une nuit de cette existence étroitement liée à la ville qui l’accueille et la rejette à la fois. 60 ans après Aubervilliers, l’artiste américain John Menick rend hommage au film d’Eli Lotar, et, à travers la figure à la fois singulière et exemplaire de Malik, dresse un portrait contemporain de la ville et de ceux qui la construisent.