• La séance est proposée et animée par Laurent Cibien, réalisateur de documentaires et grand reporter.

     

     

    Film proposé : Disneyland, mon vieux pays natal, un documentaire subjectif d'Arnaud des Pallières réalisé en 2000. Commandité par la chaîne Arte, ce film s'applique à faire émerger la « voix intérieure » du parc d'attraction Disneyland pour mieux questionner son rôle dans notre horizon visuel et culturel. Il mêle des images tournées avec une caméra mini-DV, une reconstitution virtuelle de la socière de Blanche-Neige et des réflexions sonores.

     

    Questions de point de vue (par Laurent Cibien)

    D’abord, dire : « D’OU JE PARLE ? » Journaliste de formation, je suis sorti d’une grande école du métier, j’aurais dû, j’aurais pu faire carrière à la télévision, comme un certain nombre de mes camarades de classe. J’ai choisi (est-ce qu’on choisit vraiment ?) de ne pas. Je suis sur le fil, à la frontière de cet univers. En partie insider, parce que j’y fais des choses, je travaille pour et avec quelques personnes que j’estime vraiment, j’en vis – pas dans l’opulence, mais mieux qu’un instituteur, et est-ce que ce que je fais a vraiment plus d’importance que le travail d’un instituteur ? -  En partie outsider, parce que je l’observe avec distance, ironie parfois, dégoût souvent. Je suis en fait convaincu que la télévision, magnifique utopie – l’accès gratuit à tous au monde – est désormais une grosse chose molle en train de mourir d’absence de pensée. Et que quelques asticots plus ou moins gros, dont je suis, continuent à essayer d’en attraper les dernières gouttes de vie.

    « POURQUOI PARLER DE LA TÉLÉVISION ? » me direz-vous. Bonne question, parce qu’au fond, la télé, on s’en fout. Ce n’est qu’un meuble, que d’ailleurs, la plupart d’entre nous ne regardons pas, on a d’autres choses plus intéressantes à faire : lire, aller au cinéma, voir des copains, rêver, faire l’amour... J’anticipe cette question, car je suis certain qu’elle se posera. Elle s’est posée, y compris de façon virulente, au sein d’associations de réalisateurs auxquelles j’ai participé. Mais non , on ne s’en fout pas : la télé est un espace de la démocratie. Donc de pouvoir et de puissance. Mais aussi, de marché. Un media populaire : 500 000 spectateurs pour le moindre programme d’Arte, ça fait quoi ? entre 5 et 10000 salles comme celle que l’on peut espérer à cette projection. Et donc une représentation du monde, au pire, verticale et autoritaire, au mieux, un regard singulier d’artiste, qui touche d’un coup le plus grand nombre. Mais aussi, et ça en découle, en dépend tout simplement toute l’organisation économique du cinéma en général, du documentaire en particulier (CNC, Procirep, la plupart des aides régionales, les droits d’auteur, etc…). Sans diffusion télé, rien de tout ça. Hypocrisie collective dans le monde des documentaristes: on méprise la télé, mais on a besoin d’elle (à quelques rares et précieuses exceptions près). Des Pallières ne méprise du tout la télé. Au contraire. Il en joue avec les codes pour les retourner contre elle. Il y a quelque chose d’un art martial dans ce film.

    « QUEL RAPPORT ENTRE « DISNEYLAND » ET LA TÉLÉ ? » Tout simplement parce que c’est un film conçu pour la télé et même mieux, commandé par la télé. En plus de ses qualités de film en soi, dont on parlera évidemment (l’importance du hors champ sonore, la violence élégante du discours politique, la réflexion sur l’enfance etc…), je suis certain qu’on ne peut pas comprendre ce film si on ne sait pas et si on n’analyse pas cela : c’est un film de commande pour la télévision, qui obéit à des contraintes et un cahier des charges. Contraintes que le réalisateur parvient à transformer en acte de création. Et ça, la télé ne pouvait pas l’accepter.

    « POURQUOI UN TEL FLASHBACK ? » En 2000, date de production de ce film, nous sommes pile à mi chemin entre la naissance d’Arte (époque La Sept – inventive, anarchiste, créative, foutraque, prétentieuse et élitiste parfois aussi, bref, vivante) et ce que cette chaîne est aujourd’hui ( frileuse, consensuelle, conservatrice, patrimoniale – je caricature à dessein, il y a encore de la créativité dans certains programmes et surtout, sur le web). D’une certaine manière, ce film est le symbole de ce passage de l’un à l’autre.

    « QU’EST CE QU’UNE COMMANDE ? » Petite parenthèse nécessaire sur la notion de « commande » : dans un temps que je n’ai pas vraiment connu, le principe du documentaire (= regard sur le réel) à la télévision était le suivant : des auteurs, des réalisateurs, des gens qui avaient le désir de raconter ce qu’ils voyaient avec des images proposaient à des chaînes de télévision des films, et celles-ci étaient heureuses et joyeuses de tant de regards divers, et même elles s’ébattaient nues de joie dans les champs, et après, elles en choisissaient douloureusement quelques-uns. Bon, peut-être, c’est un mythe.

    Aujourd’hui : des gens, qu’on appelle des chargés de programmes – des gens parfois d’ailleurs très brillants, mais pas toujours, des humains, quoi – se sont rendus compte que, au fond, c’est quand même eux qui avaient les clés du coffre (d’accord, c’est de l’argent public, mais ne mégotons pas), et que du coup, pourquoi perdre son temps à lire les histoires des autres (surtout qu’il y en a de plus en plus à lire – trop de films, trop de réalsiateurs, trop d’intermittents) alors que quand même on est tous capable de trouver des sujets dans Libé, Le Nouvel Obs ou Elle, et même, parfois dans des livres. Donc ils passent commande de films documentaires sur tel ou tel thème. Donc la vision du monde proposée par la télévision, sur le fond comme sur la forme (des mystérieux panels de téléspectateurs servent à définir le rythme et le nombre de séquences, la durée des interviews, l’obligation du commentaire), se réduit de plus en plus à celle d’un (tout petit) monde de professionnels qui partagent les mêmes codes. L’autre expression de cette évolution, c’est le concept de « case ». Si un film ne rentre pas dans une case, ou si il se joue des frontières entre 2 cases, il est condamné. Fragmentation de la pensée et du monde.

    « ET SI NOUS REVENIONS À DISNEYLAND ? » Arte, au début des années 2000, avait encore des pudeurs de jeune fille. Elle ne passait pas encore trop commande, par contre, elle initiait des collections. Autre concept important : la collection, l’identité d’une chaîne, la cohérence… pour le meilleur (« Des siècles d’écrivains », « Palettes » ou « Architecture ») ou pas (aujourd’hui, Empreintes, sur France 5). « Disneyland » est un film commandé dans le cadre d’une collection : « Voyages, Voyages », diffusée « au carrefour d’audience de 19h30 » dans un but très clair : faire monter l’audimat (ce qui, d’ailleurs, en soi, n’est pas une hérésie). Mais comme nous sommes sur Arte, et pas sur « Guide du Routard TV », il ne s’agissait pas de faire (en tous cas pas trop ouvertement) des films de découverte touristique. Il fallait donc un « regard d’auteur »

    J’ai eu l’occasion de lire le cahier des charges de cette collection. Il était extrêmement précis : il s’agissait de films de voyages, avec une voix off à la 1ère personne, d’une durée fixée de 43 minutes, composé de 6 à 7 séquences de durée proche. Il était expressément interdit d’interviewer des personnages, d’avoir un guide : tout devait passer par le « je ». Enfin, parce que les questions de production ne sont jamais loin, le temps de tournage devait être court et l’équipe légère (un réalisateur qui filmait et un ingénieur du son – nous sommes au début de la révolution de la petite DV, symbolisée par la Sony PD150. C’est l’esthétique d’une époque. Comme aujourd’hui, nous sommes l’esthétique du Cannon 5D).

    Bien sûr « Disneyland » est pratiquement un voyage imaginaire. N’empêche : Arte l’a accepté. Et si on analyse sa structure, ce film suit parfaitement, ligne à ligne, le cahier des charges : nombre de séquences, voix off, durée, absence de personnages. Des Pallières a été extrêmement respectueux avec la commande. Bien plus que d’autres films de cette collection.

    Pourtant, ce film n’a jamais été diffusé sur Arte à 19h30 ! Thierry Garrel, patron des documentaires d’Arte à l’époque, par ailleurs probablement la personne la plus respectable et respectée du secteur, mais lui-même pris, sans doute, dans les jeux compliqués de pouvoir et de compromis au sommet de la chaîne, l’a déprogrammé. Il l’a recasé – ah, toujours ces foutues cases – dans la Lucarne, qui porte bien son nom, la toute petite fenêtre encore ouverte pour des films « autres ». Après minuit, bien sûr. Comme le dit Des Pallières, « j’ai été viré de l’espace public pour me mettre au musée ».

    « POURQUOI LE FILM N'A-T-IL PAS ÉTÉ DIFFUSÉ À 19h30? » J’aimerais le comprendre. Je ne peux pas imaginer qu’Arte ait cédé aux pressions de Disney, furieux du film (mais impuissants, avec eux aussi, Des Pallières avait respecté le cahier des charges - au passage, notons quand même qu’en renvoyant le film après minuit, Arte a rendu un fier service à Disney…).

    Ou s’agit-il simplement du rejet, instinctif, comme quand une lionne défend ses petits, d’un film dans lequel le réalisateur, en respectant les contraintes, parvenait à transformer son film en une vision de cauchemar, en un regard politique sans concession, bref à faire du cinéma non consensuel ? Et donc, au bout du compte, à condamner l’idée même de collection et de commande. À saper les fondements du pouvoir de la télévision.

    Donc, projeter ce film, c’est interroger cela : le pouvoir de la télé, son évolution, ses limites, la capacité d’un artiste à se jouer de tout ça, à transcender ces contraintes.