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On va aller aux Laboratoires d’Aubervilliers. On va aller c’est le futur proche. Un temps un peu spécial qui se trouve à côté du présent. Leçon 4. Page 23. Pas très loin des Quatre Chemins à Aubervilliers. Là-bas on va mettre à droite du présent un verbe à l’infini. Toc. Le verbe aller dans sa forme infinie. C’est à dire. Un verbe qui n’a pas été conjugué. Comme la jeune fille. Comme le jeune homme avant le mariage. Comme la datte posée sur la table avec son verre de lait. Avant la rupture du jeûne. Toc.
Dans le futur proche nous allons marcher sur le trottoir de gauche jusqu’au portail en fer. Là-bas il y a des artistes. Il y a des poules. Il y a des directrices. Elles sont biologiques. Il y a Amaury Eric et Pierre. Pierre est un prénom masculin. Le nom de famille de Pierre est Simon. Simon comme Simon qui travaille à Khiasma et qui prend des cours de danse africaine le jeudi après-midi. Simon comme le pécheur qui a rencontré Jésus dans la Bible. Un pécheur est un homme qui travaille dans le poisson. Jésus est un homme qui travaille dans la religion. Une entreprise familiale millénaire dirigée par le père de Jésus. Celui qui a dit à Simon Je t’appelle Pierre. Simon avait du poisson plein les mains. Il est devenu Pierre. Donc Simon et Pierre sont la même personne. Vous me suivez ? Marie-Laure a deux prénoms séparés par un tiret. Les autres n’ont pas de tiret. Elles sont assises. Elles s’appellent Mathilde Alexandra Dora Florine et Milène. Ariane n’est jamais assise. Elle arrose les enfants. Elle coupe les branches de différents arbres pour fabriquer des fusains. Il y a deux Paulines. Il ne faudra pas laisser le portail ouvert. Sinon elles vont s’en aller.
Les Laboratoires vont mettre des espaces à notre disposition. Elles et ils vont partager avec nous la cuisine. Les toilettes. Le jardin. Les poules. Les enfants. Nous allons travailler avec Les Laboratoires. À Aubervilliers. Dans le domaine de l’art vivant. Un art fait de personnes qui le vivent ensemble. Notre discipline est la danse. La danse est un travail qui transpire des personnes qui le font. On peut dire la même chose du foot bien-sûr. L’argent du foot et l’argent de l’art ce n’est pas pareil.
Ce que nous allons transpirer aux Laboratoires ne sera pas extérieur à nous-même. Ce sera nous. Nous serons la danse. Nous serons le mouvement. La transition. Elles et ils vont nous donner l’argent de l’art en échange de ce mouvement qui fait si peur à tout le monde. Votre arrivée. Votre entrée en France. Votre entrée dans la langue française. Nous allons signer une convention pour le prix d’un passage en bateau pneumatique depuis la Libye.

Il y a quelques mois vous avez été transférés. La pression était trop forte alors ils ont désengorgé l’Île-de-France. Vous avez reçu l’ordre de désengorger le bassin parisien. Sur la feuille déchirée par moitié que vous avez reçue quelqu’un avait écrit DEPART DEMAIN 6h30. Maintenant si vous revenez il faudra faire attention à ne pas rengorger. Vous allez quitter la ville où les gens ont moins de dix-sept ans. Où les autres gens ont plus de soixante-dix ans. La ville où tu te manques beaucoup. Où tu marches avec l’âme en peine de Françoise Hardy. Tandis que les autres personnes roulent dans leurs voitures vers une autre ville sans jamais poser les pieds sur celle-ci. Tu vas quitter ta chambre. Une chambre avec deux frigos. Un grand et un petit. Une chambre avec un drapeau. Une chambre comme pour un enfant. Une chambre que tu n’as pas décrite. Une chambre où tu es content avec la fenêtre ouverte. Une chambre avec vue sur la police.

Mes amis je vais vous dire une chose. Avant je parlais. Avant j’écrivais. Avant je pensais. Et je le faisais en français ! Ça c’est le passé. Il n’est pas simple. Il est imparfait. Maintenant je suis en FLE. Et ça. Ça veut dire que quelque soit mon niveau je n’écrirai ni ne parlerai plus jamais en français. Le FLE est la banlieue de la langue. Dans cette banlieue il n’y a que des étrangers et quelques français qui sont trop pauvres pour rester français. Ils parlent FLE eux aussi. Et au fond de leur pupille tu vois le reflet des cités. Et devant leur futur proche s’élève la gare RER. Imposante. Leur présent a été dézoné. Jamais est un mot qui laisse un vide derrière lui. Comme quelqu’un qui quitte à jamais son village. Jamais est le chameau. La vache. La chèvre qu’on abandonne à jamais avec son lait dedans. Après il faut aller Avenue Jean Lolive pour voir les rangées de lait en brique dans le frigo du supermarché. Jamais est une maison qu’on ne reverra plus parce qu’elle a été incendiée. Et parce qu’elle continue d’être incendiée nous allons aller aux Laboratoires d’Aubervilliers.
J’ai reçu ton message dit Hélène j’en accuse réception. Ce message disait. 98 maisons incendiées. J’ai vu la femme s’écrouler dit Chloé. La jeune femme dans sa jolie robe dit Lester. La femme renversée face à terre dit Bartolomeo. Devant le petit tas de cendres de sa maison incendiée dit Audrey. Ça brûle au Dar Tama cher Barbara qu’est-ce que tu fais dit Omar. Je fais. Je dis. Je te promets. Je te jure. Je reste à jamais dans le FLE. Avec vous. Dans ce FLE je vous aimerai toujours. Toujours est un mot qui produit l’effet inverse. Là où jamais nous laisse boire du lait en brique toujours pose une brique de construction. Avec les briques de toujours nous allons construire une maison. Avec le petit tas de cendres. Avec le nuage de fumée. Avec la poignée de blé cramé. Avec la grâce de l’enfant qui regarde son village en feu. Avec les pleurs de la femme. Avec la face à terre. Avec les branches transformées en fusains. Nous allons construire une maison. Je le sais depuis que j’ai vu Masri transporter le four sur son épaule.
Dans notre famille nous avons un Tchadien. On l’appelle Le Petit. On l’appelle Chouchou Manzetti. On dit qu’avec les Tchadiens on ne rigole pas non. Ils ont un couteau dans la poche. Il faut les laisser tranquilles. En Libye on les craint. On les maltraite bien sûr. On les frappe. On leur donne des coups de pieds. Parfois même on les égorge. Mais on les craint. Il faut craindre Le Petit quand il montre le fond de son œil. Quand il se mouche. Nous autres aussi il faut nous craindre. Nous avons le couteau sur notre accent.
On vous aura prévenus Les Laboratoires d’Aubervilliers. On va vous parler haché. Cette phrase va plaire à Amaury qui aime la viande. Amaury. Tu peux griller cette phrase. Tu peux la manger. Tu seras avec nous. Comme nous. Avec le FLE dans la bouche. Ce n’est pas la peine de l’avaler. On ne le digère jamais.

 

 

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Avec le soutien de la FNAGP (Fondation Nationale des Arts Graphiques et Plastiques), du Laboratoire d'Excellence des Arts et médiations humaines de l'Université Paris 8, de l’association PourLoger, de l'Espace Khiasma (Les Lilas), des Laboratoires d'Aubervilliers et de La Terrasse - espace d'art de Nanterre.

 

image _ Aubervilliers, 2018  © Barbara Manzetti