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Chacune des interventions de Pascal Poyet à la Mosaïque des Lexiques est l'occasion d'exposer sa façon de traduire les Sonnets de Shakespeare : 
« partant d'un travail de traduction déjà avancé, que cette exposition remet sinon en question, du moins en chantier »… L'enregistrement de ses performances fait l'objet d'une retranscription et d'une publication sur le blog des éditions Agone. Cette page en propose l'accès :

  

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Mosaïque des Lexiques #5 ― 07 06 2019

 

Le Sonnet 152 de Shakespeare est le dernier d’une séquence de vingt-cinq, tous dédiés et pour la plupart adressés à celle qu’il appelle my mistress. Le pronom toi, thee, rime avec le pronom toi, thee, deux vers au-dessous. Sauf erreur, c’est la seule fois dans la totalité du cycle des sonnets qu’un mot rime avec lui-même. Est-ce une rime ?…

Je veux dire : si une rime consiste à changer de mot sans changer de son, ici on ne change ni de mot ni de son. Est-ce qu’on change de sens ? Qu’est-ce que toi pourrait vouloir dire d’autre que toi ? (« Moi c’est moi et toi t’es toi », me disait-on quand j’étais petit et que je voulais donner mon avis : Toi, tais-toi.) On ne change pas de sens, mais on passe de I accuse thee – je t’accuse – à to misuse thee. Remarquez que les deux vers n’ont pas besoin de thee pour rimer puisque accuse rime avec misuse. Le nombre de syllabes dépassant les dix attendues confirme que cette rime de thee avec thee est en quelque sorte en excès.

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Mosaïque des Lexiques #4 ― 03 05 2019

 

Je suis un acteur imparfait sur la scène, que la peur met hors de son texte. Ainsi commence le vingt-troisième sonnet de Shakespeare. Quelque chose m’a frappé dans ce sonnet : le grand nombre d’occurrences du mot love. Ce mot est bien sûr présent un peu partout dans les Sonnets de Shakespeare, mais six fois sur quatorze vers ! est-ce un record ? je n’ai pas vérifié, mais cela m’a paru remarquable. D’autant plus remarquable que ce dont il est question dans ce sonnet, c’est de l’impossibilité de le dire, cet amour. Impossibilité de le dire qui ne va donc pas de pair avec l’impossibilité de le nommer.

Ce qu’ici j’ai traduit, mais par Je suis, est un as : As an unperfect actor on the stage, que j’aurais pu, que j’aurai dû peut-être, traduire comme. Or, lorsque Shakespeare veut dire comme, il dit like. (J’en parlerai une autre fois.) Il y a dans cet as davantage d’identification que de comparaison. Je suis un acteur imparfait sur la scène, que la peur – his fear – met hors de son texte – besides his part. Hors de son texte comme on dirait hors de lui, idée reprise par le débordement décrit dans les deux vers suivants : Ou une chose furieuse ­– some fierce thing – le mot thing ayant aussi le sens de créature, indéterminée, sens que le mot chose supporte aussi en français – débordant de rage, dont le trop plein de force fatigue le cœur – his own heart. 

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Mosaïque des Lexiques #2 ― 01 03 2019

Voir ou savoir comment je parle me semble étroitement lié à voir ou savoir ce que je dis. Or, ce que je dis, quand je parle, c’est, en premier lieu, je.

J’ai donc entrepris de traduire les sonnets de Shakespeare. De traduire, mais les sonnets de Shakespeare.

Tous les sonnets de Shakespeare sont écrits à la première personne et c’est (si l’on en croit le titre, les « sonnets de Shakespeare ») Shakespeare qui parle, qui dit je, I, et s’adresse à un tu qui, lui, n’est jamais nommé. Un tu qui, dans l’anglais de Shakespeare, se disait thou.

En réalité, tu change. Tu est, dans les cent-vingt six premiers sonnets, un jeune homme, puis tu est, dans les vingt-cinq derniers sonnets, une femme. Et non seulement tu change, la personne change, mais le pronom change lui aussi. Shakespeare passe, par séquences, du thou au you, ce pronom que nous connaissons pour, en anglais moderne, dire indifféremment tu et vous.

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Mosaïque des Lexiques #1 ― 01 02 2019

J’ouvre au hasard et par hasard un exemplaire des Sonnets de Shakespeare, et je tombe sur deux sonnets, sur deux pages en vis-à-vis, les sonnets 46 et 47. Ce qui me frappe en les voyant, en les regardant, c’est la récurrence, presque à chaque vers, des mots eye et heartœil et cœur. Et plus précisément de mon œil et mon cœur, avec des possessifs.

En fait, Shakespeare écrit souvent l’œil et le cœur miens, et je ne suis pas loin de penser qu’en réunissant de cette façon œil et cœur avec un même pronom possessif il essaie quelque chose comme un duel. Un duel, au sens grammatical. (Il y a dans certaines langues le singulier et le pluriel, comme en anglais ou en français, mais aussi, entre les deux, ce qu’on appelle le « duel », c’est-à-dire le pluriel des choses qui vont par deux. En arabe, les babouches, les chaussures, mais aussi tout ce qui se trouve être deux est au duel, et le pluriel commence à trois.)

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ARF